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Dans Mythologies (première édition 1957), Roland Barthes consacre une page à l'analyse de la présentation des plats dans le journal Elle.
Je trouve que c'est toujours d'actualité, et que nous blogueuse cuisine, pouvons nous sentir un peu concernées aussi. Je ne vais pas le reproduire en intégral, mais je compte vous en donner ici un bon extrait.

<<Le journal Elle (véritable trésor mythologique) nous donne à peu près chaque semaine une belle photographie en couleurs d'un plat monté: perdreaux dorés piqués de cerises, chaud-froid de poulet rosâtre, timbale d'écrevisses ceinturées de carapaces rouges, charlotte crémeuse enjolivée de dessins de fruits confits, génoises multicolores, etc.

Dans cette cuisine, la catégorie substancielle qui domine, c'est le nappé: on s'ingénie visiblement à glacer les surfaces, à les arrondir, à enfouir l'aliment sous le sédiment lisse des sauces, des crèmes, des fondants et des gelées. Cela tient évidemment à la finalité du nappé, qui est d'ordre visuel, et la cuisine d'Elle est une pure cuisine de la vue, qui est un sens distingué. Il y a en effet dans dans cette constance du glacis une exigence de distinction. Elle est un journ,al précieux, du moins à titre légendaire, son rôle étant d eprésenter à l'immense public populaire qui est le sien (des enquêtes en font foi), le rêve même du chic; d'où une cuisine du revêtement et de l'alibi, qui s'efforce toujours d'atténuer ou même de travestir la nature première des aliments, la brutalité des viandes ou l'abrupt des crustacés. Le plat paysan n'est admis qu'à titre exceptionnel (le bon pot-au-feu des familles), comme la fantaisie rurale de citadins blasés.

Mais surtout, le nappé prépare et supporte l'un des développements majeurs de la cuisine distinguée: l'ornementation. Les glacis d'Elle servent de fonds à des enjolivures effrénées: champignons ciselés, ponctuation de cerises, motifs au citron ouvragé, épluchures de truffes, pastilles d'argent, arabesques de fruits confits, la nappe sous-jacente (c'est pour cela qu eje l'appelais sadiment, l'aliment lui-même n'étant plus qu'n gisement incertain) veut être à la page où se lit toute une cuisine en rocaille (le rosâtre est la couleur de prédilection).

L'ornementation procède par deux voies contradictoires, dont on va voir à l'instant la résolution dialectique: d'une part fuit la nature grâce à une sorte de baroque délirant (piquer des crevettes dans un citron, rosir un poulet, servir des pamplemousses chauds) et d'autre part essayer de la reconstituer par un artifice saugrenu (disposer des champignons meringués et des feuilles de houx sur une bûche de Noel, replacer des têtes d'écrevisses autour de la béchamel sofistiquée qui en cache les corps). [...] >>

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve qu'il y a là quelque chose d'intéressant, même si on n'accepte pas intégralement ce qui est dit.

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